D’une idéologie à l’autre, jusqu’à son dépassement

Posté par miettou le 14 mai 2009

J’exprimais ici il y a quelques temps déjà mon malaise vis-à-vis de quelque chose que je ne parvenais pas vraiment à caractériser, et ma volonté d'aller au delà. Il s'agissait de quelque chose comme le « dépassement de l'anarchisme » dont je croyais avoir trouvé la clef dans les lectures situationnistes. A vrai dire, il s'agissait plus d'une volonté encore abstraite que d'un processus déjà réalisé. A peine était-il enclenché même ! Ne sachant pas vraiment ce que je souhaitais quitter, ni ce vers quoi je tendais, j'ai bien évidemment reproduit dans l'assimilation de ces nouvelles théories, des fonctionnements mentaux figés, car insuffisamment caractérisés et largement inconscients. Ma connaissance des situs était bien insuffisante pour qu'elle suffise à leur compréhension et, rejetant l'anarchisme sous prétexte qu'il n'était qu'une idéologie de plus, j'ai entrepris d'idéologiser ce que je retenais des situs. Démarche vouée à l'échec, le « situationnisme » ne m'apportant rien de plus, à l'exception peut-être d'une compréhension plus poussée du monde moderne, mais qui, assimilé en tant que vérité inébranlable, n'offrait pas plus de perspectives de changements réel que les autres idéologies. Encore aurait-il fallu que je sache ce qu'est l'idéologie, chose que je commence seulement à appréhender dans son acception marxienne. J'ai bu béatement à la source situationniste, croyant accéder par là aux ultimes vérités révolutionnaires. Mais j'ai vite compris que quelque chose clochait, qu'une compréhension globale m'échappait. Je me retrouvais (et me retrouve encore parfois), avec ce même malaise, dans les textes qui dénoncent leurs inévitables récupérateurs-fossoyeurs.

Puis j'ai fini par m'atteler à la tâche : une lecture un peu plus rigoureuse et quantitative de leurs écrits. J'ai compris qu'à l'inverse des bouquins anars qui poussent à devenir anars, des bouquins marxistes qui incitent à devenir marxistes, leurs textes appellent uniquement à leur propre dépassement. Ils ne poussent pas à devenir situs, mais dialecticien. Cette foutue dialectique ! Voilà ce qui m'a manqué pendant tant d'années ! D'ailleurs toute l'évolution de leur pensée ne peut être comprise que comme un processus dialectique. Leur existence même doit être perçu comme une étape du processus dialectique de l’histoire. D'une volonté de dépasser l'art à la praxis révolutionnaire, il y avait un chemin difficile à frayer au milieu de la jungle des aliénations, des préjugés, des idéologies de gauche, de la répression… et que seule la machette de la pensée dialectique permettait d'ouvrir. Finalement leurs revues sont plus comparables à des bouquins de cuisine qu'à des bouquins politiques en cela qu'elles contiennent leur propre mode d'emploi, et avec ceci en plus que le/la lecteur-trice est incité-e à expérimenter de nouvelles recettes. « Tout ce qui n'est pas dépassé pourri, tout ce qui ne pourri pas incite au dépassement ». C'est pourtant pas si compliqué (on dirait que si en fait). Une pensée figée, les produits d’une vaine recherche de vérités, de modèles de comportements et de grands théorèmes sociaux, voilà ce que j'ai osé étaler à droite à gauche. Il suffit de lire toutes les conneries que j'ai pu écrire ici même. D'ailleurs j'en avais un peu conscience quelque part, puisque je n'osais presque plus rien écrire ces derniers temps : moins de textes donc forcément proportionnellement moins de conneries.

Mais n'allons pas trop vite. Rien ne sert de crier victoire trop tôt. Ne s'agit-il pas encore une fois d'une pseudo prise de conscience, un réflexe mental qui va me faire reproduire les mêmes insignifiances ? Une mystification de la « dialectique », un nouveau mot d'ordre publicitaire qui va réduire son contenu à néant ? En utilisant leurs formules, leur vocabulaire, leurs thèmes, leurs angles de vue, ne s'agit-il pas d'une forme de parodie des situs, une répétition dégradée de ce qui a pu être dit d'important à une époque ? Le fait de se poser la question est déjà un moyen de l'éviter, ou, si le mal est déjà fait, le début d'une critique. Puisque « les mots travaillent pour le compte de l'organisation présente de la vie » (IS n°8), la formulation de la subversion d'une époque par les éléments qui la nient nécessite l'utilisation d'un nouveau langage. Les situs ont naturellement inventé le leur. Dès lors, il devient compliqué de critiquer à son tour sa propre époque sans se servir des mots qui ont servi à la même chose il n'y a pas si longtemps. Eux ont bien repris Marx : prolétaire, marchandise, sens de l’histoire, rapports, mode et force de production, et du Hegel, du Fourier, du Freud, du Reich et plein d’autres. Ils ont su se servir des concepts de nombreux intellectuels comme outils de compréhension et de subversion. Nous devons aujourd'hui faire la même chose, entre autres avec les leurs. Reprendre une partie de leur vocabulaire et des concepts qu'il désigne est inévitable. Et cela ne signifie pas pour autant figer leur pensée dans une nouvelle idéologie : il s'agit de bien faire attention à ne pas tomber dans ce travers. Quant à la reproduction partielle de leur style littéraire original, de leurs expressions percutantes, je vois ça comme une influence passagère due à une lecture intensive de leur textes.

« Il faut comprendre la fonction de l'aliénation comme condition de survie dans ce contexte social » (Vaneigem IS n°7) Cette phrase m'a beaucoup donné à cogiter. On peut en déduire le postulat suivant : la désaliénation permet de prendre conscience de la survie. C'est bien, mais encore faut-il être capable de la dépasser ensuite, de réaliser cette désaliénation et par la même se débarrasser de cette sous-vie. Voilà le problème. Comment faire ? Mon esprit est encore largement colonisé par la pensée figée. Je commence à peine à saisir les implications de la pensée dialectique. La médiocrité révélée par la désaliénation devient vite insupportable si rien n'est fait pour s'en défaire, et étant souvent incapable de la dépasser, il m’est arrivé de regretter mon adhésion à une idéologie quelconque qui m'explique à nouveau comment « agir », comment « penser ». C'est que je ne parviens pas, ou du moins très partiellement, à saisir la richesse à laquelle me permet d'accéder une telle liberté. D'ailleurs, je conçois difficilement, ne serait-ce que l'ébauche, d'une construction libre et consciente de ma vie dans le cadre matériel et social relativement normé dans lequel j'évolue. Parmi les tentatives d'augmenter qualitativement la vie je retrouve bien évidement la subversion, la négation et l’opposition concrète aux forces conservatrices qui s'opposent à cette transformation. De là viennent les plaisirs de l'émeute, de l'activisme (non militant), des comportements immoraux et illégaux, etc : prises en ce sens, ce sont des améliorations qualitatives de l'existence. Les contradictions entre les contraintes matérielles et sociales et la volonté de vivre pleinement ne peuvent être résolues que par le renversement de l'ordre présent. Ce renversement n'est pas un but, ni même un moyen. C'est une nécessité (inévitable par ailleurs) qui s'impose d'elle même à tous ceux qui contestent les activités soumises et les pensées aliénées qui leur tiennent lieu de vie. La fin du mal-être est-elle alors suspendue à la réalisation d'une révolution sociale que je ne connaîtrai peut-être jamais ? « Le désespoir est la maladie infantile des révolutionnaires de la vie quotidienne » paraît-il. Eh bien pour l’instant je ne suis encore qu'un gamin, qui malgré toute sa bonne volonté, parvient difficilement à mûrir.

Outres mes nombreux blocages et frustrations plus ou moins conscients, je crois pouvoir déceler une des causes de mon impuissance pratique dans le caractère relativement solitaire de ma démarche. Voilà peut-être la raison de mes incitations appuyées auprès de mon entourage politisé pour lire les productions situationnistes : pouvoir en discuter les thèmes et aboutir naturellement à une pratique commune et cohérente dont je ressens de plus en plus fortement la nécessité. L'action collective paraît être la seule issue au mal-être de cette solitude produite par l'isolement planifié des individus. Elle permet à la fois de trouver chez les autres une résonance positive de sa propre pratique et de sa réflexion qui peuvent alors s'enrichir, et de se donner une capacité de transformation et de subversion bien plus conséquente au point d'être capable de s'opposer efficacement aux différentes formes de pouvoir centralisé. Ce que j'ai pu ressentir de manière éphémère et confuse dans certains moments forts de l'activisme.

Désormais je parviens mieux à comprendre les raisons pour lesquelles j’ai entrepris d’ouvrir ce blog, chose que j'avais tenté d'exprimer dans un de mes posts précédents, mais inefficacement car je ne parvenais pas à en cerner le sens réel. Je commence à saisir : l'ouverture d'un tel site n'avait pas d'autre ambition que la recherche d'une compréhension, dont celle de l’ initiative même. Il s’agissait d’engager un processus qui n’avait d’autre but que de prendre conscience de lui-même comme processus d’émancipation. La conscience est à elle-même à la fois son propre outil et son propre matériau. Ce blog a donc atteint son objectif et n’a plus vraiment de raison d’être. Sa fermeture clot une étape de mon évolution intellectuelle et en ouvre une autre. Mais ce n’est pas la seule raison : une récente désertion, qui fut assez remarquée sur le net militant, a été par la suite accompagnée d’une lettre explicative qui avançait entre autres des arguments simples mais pertinents quant aux limites du web et son emprise sur la vie quotidienne. Concernant le second point : « Il y a dix ans, j'étais musicien, j'écrivais, je jouais de la musique tous les jours avec mes amis, jusqu'au bout de la nuit. Peu de temps avant de “déserter”, j'avais installé sur mon ordi un petit plug-in qui donne une moyenne de mon temps quotidien passé en ligne. Résultat (hors-boulot, et je bosse 35 h/semaine) : 300 minutes par jour ! Je n'en reviens même pas : où ai-je pris tout ce temps ? Mais c'est assez clair : je l'ai pris sur mon temps de lecture, sur mon temps de promenade, sur mon temps d'écriture, de musique, sur le temps que je passais avec mes amis et même sur mon temps d'ennui. » Cette fermeture concrétise aussi ma volonté de me défaire de ce qui m’est apparu clairement depuis cet épisode comme une aliénation supplémentaire. Ce blog ne me prend pas énormément de temps vu la quantité de texte que j’y post, mais il est la partie émergée de l’iceberg, le produit de la partie active de ma présence sur le web qui dissimule une présence passive bien plus conséquente. Cette fermeture clôt une période de ma vie ou se sont accumulées trop de contradictions. Elle participe à les dépasser.

Je compte bien revenir un jour à internet, peut-être bientôt. Mais ceci ne se fera qu’après une compréhension de la portée et des implications réelles de cet outil de communication, selon une pratique adaptée au pouvoir de l’outil sur la réalité et dans le cadre d’une réflexion et d’une pratique révolutionnaire collective qui, entre autres, portera en elle la critique de ses propres modes de communication

Ce dernier billet qui annonce la fin de ce blog parle beaucoup de moi-même. C’est certainement parce que à travers tous les thèmes abordés, je n’y ai jamais parlé d’autre chose. Je dis au revoir à mes quelques lecteurs-trices qui se sont intéressé-e-s à un sujet si futile à leur égard.

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Soutien le plus complet (mais malheureusement virtuel)

Posté par miettou le 23 avril 2009

AUX TRAVAILLEURS DE CONTINENTAL A CLAIROIX !

qui, après avoir appris que le tribunal de Sarreguemines les avait débouté de leur demande de suspension de fermeture de l'usine Continental, s'en sont pris aux locaux de la sous-préfecture de Compiegne, saccageant les bureaux et détruisant des dossiers et des ordinateurs, ainsi qu'au poste de garde de leur usine dont les vitres ont été brisées.

AUX TRAVAILLEURS DE CATERPILLAR A ECHIROLLES !

qui, après avoir copieusement insulté la justice française et le patronat, commencent à déborder les syndicats en refusant les négociations qui ont eu lieu à Paris entre la direction, les délégués syndicaux et le gouvernement, et ont empêché leur application en intevenant dans une réunion direction-syndicats. “Maintenant, c'est nous les ouvriers qui décidons, ce ne sont plus les délégués syndicaux”.

A TOUS LES AUTRES QUI OCUPPENT, TIENNENT LES PIQUETS DE GREVE, SABOTENT LA PRODUCTION, PRATIQUENT L'ACTION DIRECTE…

La contestation des conditions existantes est permanente et partout présente, mais elle prend ces derniers temps un visage bien sympathique. Il faut encore que cette contestation qui naît pour des raisons “de surface” saisisse le sens profond de sa pratique en voie de radicalisation. “On reprend le travail à contre-coeur” (un ouvrier de Cater à Echirolles). Doit-on comprendre cette phrase comme une déception vis-à-vis du résultat des négociations ? Ou comme un ressenti bien naturel de la reprise du turbin comme retour à la routine morbide de l'exploitation, la participation à sa propre exclusion ? Ces mouvements de colère sont toujours caractérisés par la même faiblesse : l'absence de compréhension globale des implications de leur remise en question partielle. Ne nous leurons pas, peu remettent en question de manière consciente l'activité salariée puisqu'ils se battent avant tout pour conserver leurs emplois, et par là l'assurance de pouvoir satisfaire leurs besoins élémentaires.  Ils se battent de manière d'autant plus acharnée que la satisfaction de ces besoins de base est depuis longtemps l'alibi béton présenté par le discours dominant pour justifier la soumission salariale. Ils se définissent donc comme victimes d'une injustice que du point de vue d'une certaine éthique du capitalisme et qu'ils considèrent bafouée. Pourtant toutes leurs luttes suintent ce rejet de l'esclavage moderne depuis qu'ils s'en prennent verbalement et physiquement à ceux qui organisent leurs vies à leur place : syndicats, patronat, justice, et maintenant l'Etat. Les prochaines semaines promettent d'être agitées, il va s'agir de ne pas rester étranger, pauvre spectateur béat, à tout ce foin. D'ailleurs les pontes tentent déjà d'exorciser le mal en jettant à la pature médiatique leur crainte d'une contestation montante, qui pourrait même devenir “révolutionnaire”. Mais nombreux sont ceux qui ne veulent plus se faire avoir : il ne leur suffit plus de contempler la révolte, ils veulent la vivre.

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Un petit détournement bien mérité

Posté par miettou le 14 avril 2009

ne serait-ce que pour ce qui s'est passé à Strasbourg (héhé)

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Remarque contre la tolérance

Posté par miettou le 23 mars 2009

Parmi les mots dont on nous rabâche les oreilles à longueur de scolarité jusqu'à ce que l'on cesse de s'interroger sur leur sens, TOLERANCE se trouve bien placé dans le palmarès des mots à la con. On nous a tellement fait chier avec cette fameuse tolérance que ça en devenait intolérable. L'apologie aveugle de la tolérance, comme acceptation de l'autre, comme respect de ce qui est différent de soi… a emballé le mot dans une sorte de consensus positif aussi débile que l'emballage consensuel négatif que revêt le mot “racisme”. (Tiens, en voilà une diabolisation stupide (pléonasme) : le jour ou j'ai été confronté à des racistes sans plus d'outils intellectuels que m'en avait fourni le système scolaire, j'ai été incapable de leur opposer un seul argument ou contre-argument qui ne dépassent en pertinence le “c'est pas bien” .) Pour la tolérance, c'est pareil : peut-on m'expliquer en quoi la tolérance, dans son acception complète, est un-e valeur/comportement bon-ne en soi ? en quoi ne pourrait-elle pas être remise en question ?

Si on reprend l'origine historique du mot qui a servi à qualifier l'édit de Versailles de Louis XVI, sa définition donne un truc dans le genre : tolérance, accepter ce que l'on ne peut détruire. En voila un beau programme ! En quoi se différencie t'il de la soumission spontanée à l'ordre des choses ? Est tolérant celui qui s'avoue vaincu à l'avance, celui qui accepte sa propre impuissance à changer la vie, et qui en plus en fait la publicité en la mystifiant derrière une valeur encensée. Il devient de plus en plus clair qu'il ne s'agit que d'une mystification supplémentaire qui participe à la soumission et la passivité générale. Dans le cas de l'édit de Versailles, Louis XVI a toléré l'accès des protestants au statut de citoyen. Cela ne signifie pas qu'il a reconnu leur culte comme légitime, mais que la force des choses ne lui laissait d'autre choix que de leur faire cette concession sur le plan juridique. Cette manifestation de tolérance de la part du pouvoir signifie une chose : plus le mouvement révolutionnaire sera intolérant vis-à-vis de tout ce qui le contraint, l'aliène, plus le pouvoir sera forcé d'être tolérant et donc se décomposera. Plus sa puissance se développera, moins il ne pourra se permettre de tolérer ce qui lui est extérieur.

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Naissance du NPA : nouveau parti anticapitaliste ou nouveau parti antiouvrier ?

Posté par miettou le 23 mars 2009

Lu sur le site du Courant Communiste International

Le 6 février 2009, on assistait à la naissance officielle du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) en même temps qu’à l’auto-dissolution de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR). Cet événement avait été annoncé et préparé de longue date. Ce nouveau parti suscite un réel engouement : alors que la LCR déclarait 3000 militants, le NPA revendique plus de 9000 membres encartés au jour de sa naissance !

A l’issue de son congrès de fondation, le NPA a nommé un conseil politique national dont 45% des membres viennent de l’ex-LCR. Après deux années de gestation et de montée en puissance de sa figure de proue, Olivier Besancenot, cette naissance a bénéficié d’une large publicité dans les médias (notamment à travers l’émission populaire Vivement dimanche ! animée par Michel Drucker en mai 2008). Mais elle est également accueillie avec intérêt et sympathie en milieu ouvrier, notamment parmi les jeunes générations de prolétaires séduits par son « ouverture » apparente à tous les thèmes sociaux et surtout à leurs préoccupations quotidiennes : la lutte contre les inégalités sociales et la dégradation de leurs conditions de vie et de travail, le combat contre la précarité, la dégradation de l’environnement, l’encouragement à la mobilisation dans toutes sortes de luttes… Plusieurs interrogations sautent aux yeux d’emblée :

Quels sont le programme réel et les objectifs du NPA ? Pourquoi l’apparition aujourd’hui de ce nouveau parti dans le paysage politique national ? A quoi et à qui peut-il servir ? Qu’est-ce qui le distingue et a contrario quels sont ses points communs avec l’ex-organisation trotskiste de la LCR dont il est l’excroissance ?

Les réponses à ces questions nous conduiront à revenir aux origines et à l’histoire de la LCR que nous analyserons à travers une série d’articles pour appréhender la nature de cette organisation-mère et du NPA lui-même.

Que veut le NPA ?

Mais d’abord, il faut noter que le changement de nom est significatif. Il est clair que la LCR faisait apparaître deux termes : « communiste » et « révolutionnaire » qui renvoient à une tradition précise et historique du mouvement ouvrier que le NPA fait disparaître. La LCR prétendait se rattacher à cette tradition en se revendiquant clairement comme organisation « trotskiste » et même représentante en France de la « Quatrième Internationale » fondée par Trotski en 1938. La LCR voulait ainsi se placer dans la continuité historique des trois précédentes Internationales du mouvement ouvrier, et se réclamait de Trotski, l’un des plus fameux révolutionnaires de l’histoire, comme de Lénine et des principaux protagonistes de la révolution d’Octobre 1917 en Russie. Le NPA est résolument en rupture avec de telles attaches. Ainsi, Besancenot a déclaré à cor et à cri en fondant le NPA : « on ne peut pas faire du neuf avec du vieux », et aussi : « il est temps de tourner la page du vieux mouvement ouvrier pour écrire une nouvelle page vierge. » En fait, cherchant à ratisser plus large,Besancenot se garde non seulement de nier cet héritage mais il dit aussi accepter plusieurs autres influences, y compris celle de Rosa Luxembourg. Cependant, il a déclaré publiquement à plusieurs reprises que Trotski se rattachait à un passé révolu, de même que son combat d’opposant à Staline et au stalinisme. Selon lui, une nouvelle période se serait ouverte avec l’effondrement du « modèle soviétique » en 1989, dépassant les schémas du passé. Dans une interview à Rue89 le 20 février, Besancenot déclarait : « Trotski n’est pas mon sponsor officiel.» Certes. Mais de sponsors, Besancenot n’en manque pas, il est l’invité régulier d’émissions et de débats à la télévision, il ne manque jamais l’occasion de faire la une des magazines et de la presse people ! Il a d’ailleurs précisé que son organisation préférait prendre « Che » Guevara pour modèle. Ces déclarations sont pour le moins curieuses quand on sait qu’en fait, « Che » Guevara se rattache lui aussi étroitement à « une période historique révolue », celle de la Guerre froide et qu’au nom d’un « anti-impérialisme » hostile aux Etats-Unis, le « Che » a été partie prenante dans l’affrontement entre les deux blocs impérialistes russe et américain (voir notre article « Che Guevara : mythe et réalité », RI n°384, novembre 2007).

Quant à « l’anticapitalisme » revendiqué par le NPA, on ne saurait être plus vague et flou ; car qui aujourd’hui se déclare « pro-capitaliste » alors que tout un chacun jusque dans la classe dominante reconnaît que le capitalisme est en crise ? Même un Sarkozy ose proclamer qu’il faut « refonder le capitalisme » (même si, comme tous les dirigeants du monde entier, il n’a aucune clé pour sortir le capitalisme de l’impasse).

Ce flou est au cœur du programme du NPA qui se présente comme un champion de la démocratie et de la « citoyenneté », comme un parti « ouvert ». Le livre tout récemment paru en librairie d’un ancien membre de la LCR adhérent au NPA, François Coustal, L’incroyable histoire du Nouveau Parti Anticapitaliste, donne quelques clés pour comprendre comment s’est formé le NPA et comment la LCR a agrégé et aspiré un incroyable ramassis venu des quatre coins du paysage politique, mêlant vieux routiers plus ou moins issus du gauchisme et jeunes éléments lycéens sans la moindre formation politique : mouvance altermondialiste, ex-membres d’ATTAC, animateurs de réseaux ou de mouvement associatifs dans les quartiers, écolos alternatifs, anciens Verts, partisans de José Bové, oppositionnels au traité de Maastricht, fractions ou éléments dissidents de LO, anciens mao-staliniens repentis, libertaires en rupture de ban, syndicalistes de SUD-Solidaires, minoritaires de la CGT ou de la FSU-et même de FO, ex-membres du PC, rénovateurs comme refondateurs. Tous les vieux routards ont amené leur propre expérience « politique », c'est-à-dire un passé de grenouillage et d’alliances magouilleuses dans la « gauche plurielle » avec telle ou telle « sensibilité » particulière à tel ou tel problème « de société », souvent contradictoires. Il est savoureux de rapporter certains débats préparatoires à la formation du NPA : « J’ai assisté à un débat de fous sur les vertus des toilettes sèches. Des copains de sensibilité fortement écologiste insistaient sur le fait que l’on pouvait les installer sur les balcons. A quoi des habitants des cités populaires répliquaient vertement que, dans leur cité, il n’y avait pas de balcons. Même incompréhension lorsque certains prônaient les thèses de la décroissance : d’autres qui étaient dans la galère, leur répondaient que eux, dans la décroissance, ils y étaient depuis longtemps, voire depuis toujours ! » (in F. Coustal, op.cit., p.74)

Le NPA, pour quoi faire ?

Le NPA se présente néanmoins comme porteur d’une « nouvelle perspective » et affiche plusieurs ambitions :

- créer un nouveau pôle « rassembleur », une véritable gauche d’opposition sur le plan électoral, à visage résolument « antilibéral », brandissant l’étendard de « l’anti-sarkozysme » comme en s’opposant au pouvoir de la droite et des patrons ; les médias le désignent volontiers comme le meilleur adversaire de Sarkozy ;

- concurrencer le PS et se démarquer nettement d’une social–démocratie « convertie au libéralisme » et surtout trop compromise dans les attaques anti-ouvrières. Le NPA déclare ne plus vouloir lui servir d’éternel rabatteur lors des élections, comme l’était la LCR : « Nous sommes dans l’indépendance vis-à-vis du PS » qui « par son programme et sa pratique (…) a renoncé à toute transformation sociale. »

En effet, le PS a perdu de plus en plus sa crédibilité de force d’opposition et d’encadrement, en s’affirmant avant tout comme parti de gouvernement prenant ou prônant pendant une quinzaine d’années les mêmes mesures que la droite et menant de féroces attaques contre la classe ouvrière.

Dans le même temps, le PCF, lui aussi décrédibilisé par la participation de ministres communistes au pouvoir au sein d’un gouvernement de gauche d’abord entre 1981 et 1984, puis entre 1997 et 2002 au sein de la « gauche plurielle », se retrouve trop affaibli et complètement discrédité depuis l’effondrement des régimes staliniens après 1989. Depuis près de 20 ans, régulièrement, à chaque élection, le PCF rassemble moins de voix que la LCR et à un degré moindre, LO, chacun séparément. Il ne doit sa survie surtout sur le plan électoral et dans l’appareil d’Etat comme groupe parlementaire et à la gestion des municipalités qu’à la place que veut bien lui accorder le PS dans ses listes d’union de la gauche.

Au cours des années précédentes, la LCR s’attachait, en concurrence avec LO, à combler ce vide et l’affaiblissement dangereux pour la classe dominante des forces politiques d’encadrement traditionnelles de la classe ouvrière mais face à la situation actuelle et au renouveau de la combativité et de développement de la lutte de classe, cette adaptation était insuffisante. D’ailleurs, il est patent que LO marque le pas et que son crédit s’effrite. Même avec la radicalité de son discours et son caractère plus ouvriériste, LO comme son égérie Arlette Laguiller (qui vient de passer la main à une plus jeune « copie conforme », Nathalie Arthaud), apparaissent surannés et leur rabâchage de propos trop connus a suscité une lassitude dans les médias.

Au contraire, la LCR a déniché l’oiseau rare en trouvant dès les présidentielles de 2002 le jeune petit facteur Besancenot comme porte-parole gouailleur et rubicond, à la bouille sympathique, brillant orateur, habile tacticien et doué d’un sens de la communication exceptionnel. Tous les médias bourgeois l’ont alors propulsé sur le devant de la scène politique.

A quoi et à qui sert le NPA ?

Mais il serait erroné d’y voir un simple engouement en vogue passagère. Tout nouveau, tout beau, bien sûr ! Mais l’entreprise de la bourgeoisie est autrement plus sérieuse et dangereuse. La création de ce « nouveau parti » est en fait un véritable contre-feu favorisé par l’éclectisme démagogique et opportuniste de la LCR au nom de la défense de la citoyenneté et de la démocratie. Cela correspond bien à un besoin de la bourgeoisie et de son adaptation à non seulement canaliser mais surtout noyer et dévoyer la montée de la colère ouvrière derrière une contestation tous azimuts. La pression de la crise et la montée des mécontentements pousse le NPA à radicaliser ses postures, à s’orienter davantage en milieu ouvrier, en particulier en direction des jeunes générations de prolétaires baignés dans la question du chômage et de la précarité. L’implantation et l’orientation plus « sociale » et ouvrière sont nettement plus affirmées au NPA qu’au sein de la LCR, dont le programme était jusque-là marqué par des préoccupations avant tout interclassistes (droit des peuples, des minorités, féminisme…) ; c’est un autre paradoxe apparent : le NPA actuel en perdant ses références directes au communisme et à la révolution révèle une tendance à être beaucoup plus ancré dans le prolétariat que la LCR dont les éléments venaient essentiellement du milieu étudiant et de la petite-bourgeoisie. C’est en fait dans l’ensemble du prolétariat et non plus sur des minorités qu’elle a l’ambition de mener un travail de sape idéologique.

C’est pourquoi le modèle du postier Besancenot qui change de casquette en sautant d’un endroit à l’autre, en surfant sur l’actualité fait recette. Présent lors de la manifestation du 29 janvier sous la bannière de SUD et des postiers du 92, puis s’affichant au forum social altermondialiste de Sao Paulo, baladant encore son image porteuse de lutte en lutte, que ce soit en Guadeloupe ou dans les usines en grève, faisant le va-et-vient entre une réunion NPA et deux plateaux télés, il est aussi en constante campagne électorale.

Il est maintenant concurrencé par le Parti de gauche créé le week-end précédent par l’ex-membre de la direction du PS Jean-Luc Mélanchon qui, lui, est sorti de l’appareil social-démocrate pour préconiser un vaste front électoral de gauche, incluant une alliance directe avec le PCF et plus proche du PS. Et aux offres de service duquel Besancenot a répliqué : « Nous ne sommes pas une boutique électorale, pas un parti institutionnel, mais un parti de militants. », bien qu’un quart des délégués du NPA souhaite que ce dernier rejoigne directement le front de gauche de Mélanchon et du PCF.

En fait, le NPA a pour vocation de stériliser et de figer les interrogations de plus en plus nombreuses qui surgissent au sein des différents secteurs et de différentes couches sociales sur l’impasse de la société capitaliste. Il court-circuite la réflexion collective pour la ramener sur un terrain électoral, nationaliste et syndical avec des « solutions » qui ne sont que de vieilles recettes idéologiques réformistes faisant croire à une autre gestion du capitalisme possible :

-faire payer les riches, relancer la consommation populaire, mieux répartir les richesses, autogestion. Ou encore à base de vieilles recettes capitalistes d’Etat : nationalisations des entreprises et des banques, ou à base d’illusions altermondialistes d’aménagement de la misère. Aujourd’hui, c’est un piège pour ramener sur le terrain bourgeois beaucoup de jeunes prolétaires précarisés, inquiets de l’avenir bouché que leur réserve le capitalisme en crise, étudiants ou lycéens, qui s’interrogent et veulent sincèrement faire quelque chose pour s’opposer au système qui les broie. Il exploite et flatte l’impatience de beaucoup, la fascination pour l’activisme et l’immédiatisme. Pour cela, il anime et multiplie la création de « collectifs » comme l’Appel et la Pioche qui lancent des actions comme les pique-niques « sauvages, festifs et gratuits » dans les rayons des supermarchés après avoir médiatisé l’événement en rameutant les journalistes de presse comme dans le 20e, à Montreuil ou à Bagnolet. Il prétend agir tout de suite, tous azimuts, ici et maintenant, en infiltrant les réseaux déjà existants associatifs, syndicaux ou « citoyens ». Il s’agit en même temps d’occuper les cerveaux des « militants » en tissant de multiples réseaux de collectifs corporatistes, géographiques ou sectoriels au niveau du quartier, de l’entreprise, de la ville, de la région, comme une toile d’araignée tentaculaire pour les organiser sur base d’activités sectorielles de façon à les encadrer, les organiser en les enfermant comme dans des ghettos sur des problèmes ou dans des catégories spécifiques. Féminisme ou immigration, antiracisme, revendications parcellaires, droit des minorités sexuelles, ethniques ou régionalistes sont autant de thèmes servant à diluer la prise de conscience et à faire obstacle à l’affirmation et à la prise en mains de l’unité et de la solidarité de classe. Ce que propose en réalité le NPA avec sa façade plus « radicale » par rapport au projet d’origine, c’est d’organiser chacun dans son coin les jeunes, les femmes, les sans-papiers, les intérimaires, les précaires,… ne se retrouvant ensemble qu’autour d’un seul projet « politique » unitaire : former et élire des représentants du NPA.

Ce que défend en réalité ce parti attrape-tout et activiste, c’est un programme parfaitement bourgeois, aux antipodes des besoins réels d’unité et de solidarité dans les luttes de la classe ouvrière, qui est la continuation du programme de la LCR. Il perpétue les entraves au développement de la conscience de classe en mettant en avant la défense de toutes les principales mystifications idéologiques bourgeoises : parlementarisme et démocratie, vieilles recettes gestionnaires capitalistes d’Etat, défense des syndicats, défense d’un camp impérialiste contre un autre dans les conflits armés, frontisme inter-classiste au nom de l’anti-fascisme hier, de l’anti-sarkozysme aujourd’hui qu’on retrouve tout au long de l’histoire de la LCR et de ses ancêtres. Le NPA n’a rien de nouveau et rien d’anticapitaliste, pas plus que la LCR auparavant n’avait quoi que ce soit de de communiste ou de révolutionnaire. C’est ce que nous verrons de plus près dans un prochain article retraçant les origines et l’histoire de la LCR.

Et boum dans ta gueule ! Ca fait du bien !

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